EXCLUSIF : Henri de Castries, président directeur général d’AXA, s’exprime sur BFM BUSINESS sur les mouvements de l’économie.

Henri de Castries, président directeur général d’AXA, était l’invité de Good Morning Business, ce jeudi 25 février 2016. Michaël Mahiddini retranscrit pour vous cette interview qu’il ne fallait pas manquer.

BFM BUSINESS : Henri de Castries est avec nous, bonjour Henri de Castries

HENRI DE CASTRIES : Bonjour.

BFM BUSINESS : Henri de Castries qui est le patron d’Axa vient nous voir pour parler des résultats d’AXA, mais aussi du mouvement de l’économie.

D’abord, les tourmentes de marché. Ce sont elles qui nous intéressent et semblent vous concerner au premier chef, aussi. Comment est-ce qu’on fait quand on est, aujourd’hui, un des premiers détenteur au monde – peut-être – d’Assurance-Vie, de dettes d’Etat ?

Quand le chiffre est tombé, il y a quelques jours, on apprenait que 7000 milliards de dollars de dettes d’Etat ont, aujourd’hui, des rendements négatifs, c’est-à-dire, que vous devez payer un tout petit peu d’argent pour détenir cette dette ?

HENRI DE CASTRIES : Oui, c’est tout à fait inhabituel, parce que c’est la première fois depuis bien longtemps, dans l’histoire économique, que cela ne s’était pas produit. C’est la conséquence des politiques monétaires extrêmement complaisantes qui sont nées avec les banques centrales pour essayer de ré-instiller un peu de croissance dans l’économie. En ce qui concerne les assureurs, et notamment les assureurs vie qui ont à servir des rendements à leurs clients, il ont des portefeuilles qui sont constitués de titres et d’actifs qu’ils ont achetés au fil des années. Il y a donc des obligations que nous avons achetés, il y a cinq, voire dix ans, qui sont des obligations avec des taux de rendements qui sont eux, très largement positifs.

Puis nous n’achetons pas que des obligations, nous achetons d’autres actifs. Une des caractéristiques des assureurs, c’est de faire – en termes techniques – de la capture de prime de liquidités, puisque nous savons que nous détenons l’argent qui nous est confié par les épargnants qui nous font confiance sur du long terme. Nous pouvons ainsi acheter des actifs longs qui – par définition – sont un peu moins liquides et un peu plus risqués, mais ont aussi de meilleurs rendements.

Cela étant, ça ne retire en rien au fait que, sur un certain nombre de dettes de grands États, les taux sur les échéances courtes sont maintenant parfois négatifs. Ca montre aussi peut-être ce qu’est la limite des politiques des banques centrales.

Les banques centrales sont un peu comme les anesthésistes, qui aident le malade à souffrir un peu moins pendant que l’on opère. Et l’opérer serait faire des réformes de structures, qui permettent de le rendre plus compétitif.

Au fond, ce qui se passe, c’est qu’on augmente les doses d’anesthésie alors qu’on est pas tout à fait sûrs que les réformes de structure arrivent. Voilà ce qui est préoccupant…

BFM BUSINESS : Et donc ? Il faudrait arrêter là, arrêter l’anesthésie ?

HENRI DE CASTRIES : Il ne faut jamais arrêter une anesthésie de façon brutale mais il faut s’assurer que les réformes de structure se mettent en place. Dans les pays mûrs, ce sont des réformes sur la dépense publique, sur les marchés du travail, sur l’innovation, sur l’enseignement…

BFM BUSINESS : Ces réformes se sont passées sur l’ensemble de la zone euro, pourtant, on ne voit pas d’effets formidables ? Qu’en ressort-il ? Une petite croissance à 1 voire 1, 5 % ?

HENRI DE CASTRIES : Oui, mais là dessus, je vous trouve trop pessimiste. Je m’explique. La zone euro est dans un état de prospérité incontestable. Seulement, dans ses Etats qui ont fait, depuis la crise de 2008, des réformes de structure, notamment l’Espagne ou l’Irlande, il y a une reprise économique, de l’emploi, du secteur marchand, et la situation s’améliore progressivement. Donc je crois, qu’il faut avoir, à ce sujet, un peu de patience.

Quant à la baisse des prix du pétrole, elle est relativement récente et a des effets destructifs lourds sur un certain nombre de secteurs. C’est aussi un transfert massif de richesses des économies productrices vers les économies consommatrices, et l’Europe est une zone consommatrice. Aussi, cette baisse des prix du pétrole aura un effet d’allègement de la facture pétrolière d’abord, des déficits de balance des paiements ensuite et un effet d’amélioration graduelle de la compétitivité des entreprises et du pouvoir d’achat des ménages en Europe, mais ça ne viendra pas tout de suite.

Et la question est de savoir, si la confiance permettra ou non d’utiliser ces marges qui sont d’ailleurs probablement des marges temporaires.

BFM BUSINESS : Mais, la banque centrale européenne qui, le mois prochain, va peut-être rajouter un étage de plus à l’ensemble de sa politique dite non conventionnelle…, la banque du Japon qui est aujourd’hui sous pression pour en rajouter encore un petit peu… Qu’en pensez-vous ? Qu’il faut arrêter ou au contraire continuer ?

HENRI DE CASTRIES : Non, ce que nous disons, c’est qu’il n’y a pas d’effet d’aubaine. C’est-à-dire que toute mesure exceptionnelle a des conséquences. Certaines sont positives, elles peuvent être positives à court terme, d’autres peuvent avoir des effets négatifs à long terme, si ces mesures sont maintenues trop longtemps.

Les assureurs sont des stabilisateurs naturels de l’économie. Ils sont des gestionnaires de long terme et ont une vue longue. Ce que nous disons donc, c’est, attention, des politiques monétaires exceptionnelles peuvent répondre à des conditions exceptionnelles, mais la crise financière a maintenant huit ans… Maintenir ces politiques trop longtemps parce que les gouvernements dans divers endroits du monde ne font pas assez de réforme de structure, ne sont pas assez courageux et volontaristes, est dangereux. Car ça finira par se payer.

BFM BUSINESS : C’est parce que les gouvernements ne font pas les structures ou parce que le nouveau monde économique n’est plus capable aujourd’hui de générer de la croissance ?

HENRI DE CASTRIES : Il y a un changement très profond de l’économie à cause des nouvelles technologies parce qu’un certain nombre de modèles industriels se trouvent remis en cause. Mais ce sont des mouvements qui vont se produire de façon graduelle qui ne nous permettent pas de faire l’économie de réformes dont nous avons besoin dans l’immédiat ou dans le futur proche. Et des politiques monétaires qui étaient nécessaires après la crise financière, si elles se poursuivent de façon exceptionnelle pendant trop longtemps, alors, ça n’est plus de l’exceptionnel et ceci a des conséquences. Ainsi, maintenir cette politique de liquidité surabondante, c’est un peu comme quand les pompiers viennent éteindre un incendie… à la fin, l’eau finit par faire plus de dégât que le feu et donc pour éviter cela, il faut faire ce que les banquiers centraux ont d’ailleurs toujours dit. Si vous écoutez les discours de Monsieur Draghi, il a toujours été parfaitement cohérent ; il a dit que la politique monétaire était un des volets de ce qu’était le remède. Qu’il y avait un autre volet qui était important : c’est de réformer les structures de l’économie dans les pays qui sont un peu trop rigides. Et certains pays l’ont déjà fait : la Grande Bretagne l’a fait. Si vous regardez la croissance en Grande Bretagne, si vous regardez le niveau de chômage en Grande Bretagne, et bien elle a réglé un de ses problèmes de compétitivité économique.

BFM BUSINESS : Oui, mais elle a quand même une banque centrale britannique qui a aujourd’hui, un mal fou à sortir de l’ensemble de cette politique non conventionnelle. Parce que la banque centrale de Grande Bretagne, comme la banque centrale européenne, a aidé le gouvernement à faire ses réformes…

HENRI DE CASTRIES : Mais il ne faut pas regarder que cela. La Grande Bretagne est le pays d’Europe qui a eu le taux de croissance le plus élevé l’année dernière. Le taux de chômage en Grande Bretagne est la moitié de ce qu’il est chez nous. Et il y a en Grande Bretagne, 5 millions de personnes employées de plus que chez nous pour une population qui est comparable.

BFM BUSINESS : Est-ce que vous pensez que la loi El Khomri amène le rythme de réforme que vous espériez ?

HENRI DE CASTRIES : Ecoutez, nous allons voir. Parce que, pour dire vrai, on entend beaucoup de choses qui ne sont pas toutes cohérentes entre elles. C’est un sujet sur lequel, j’ai un peu l’attitude de Saint Thomas, c’est à dire de dire que je croirais quand j’aurai vu. Mais, je pense qu’il faut quand même saluer le fait qu’il y a là, de la part du gouvernement, une initiative qui correspond à ce que tous les observateurs attentifs à la France, attendaient. C’est à dire, une proposition de vraie réforme de structure.

Alors, comme toujours dans ce pays, parce que ce pays est à la fois formidable et terriblement conservateur : dès qu’on veut toucher aux structures, on entend beaucoup de gens protester et s’indigner. Mais enfin ? Sommes-nous dans une situation telle, en matière de chômage, qu’il faille s’en tenir à toutes les vieilles recettes de 25 ans qui n’ont fait qu’échouer les unes après les autres ?

Je constate qu’une partie de ceux qui protestent avaient été les promoteurs ou les inventeurs des 35 heures sur lesquelles le monde entier nous a regardé avec stupéfaction. En nous demandant, comment une grande nation économique et industrielle pouvait à ce point, penser, qu’elle ne détruirait pas sa compétitivité en instaurant cela ?

Il y a sur la table, une proposition de vraie réforme de structure. On entend beaucoup de bruit, donc on se demande s’il y aura une majorité pour la porter, mais on verra à la sortie ce qui en résultera.

Cependant, pour une fois qu’il y a un mouvement courageux, une proposition mise sur la table, je crois qu’il ne faut pas en sous estimer l’importance, ni regarder cela avec un air cynique. Parce qu’il y va de l’avenir de nos enfants, et de la situation des plus fragiles de notre société. Un des problèmes de la France, c’est qu’au fond, ceux qui s’en sortent toujours sont les plus protégés, les mieux formés, ceux qui sont dans la fonction publique, ceux qui ont eu la chance de pouvoir avoir une éducation de bonne qualité, avec des diplômes et des métiers qui ne sont pas menacés… Ceux qu’il faut aider sont ceux qui n’ont pas eu cette chance. Ce sont ceux qui sont fragilisés et ceux qui souffrent de l’immobilisme.

BFM BUSINESS : Oui, mais vous savez que les réponses seront : « On a déjà donné 40 milliards d’euros aux patrons, ils n’en ont rien fait… », « le pacte de responsabilité est un leurre… », etc…

HENRI DE CASTRIES : Oui, mais vous savez bien que tout ceci est une farce, parce que si je vous pique 60 et que je vous rends 40, je ne vous ai, en réalité, pas donné grand chose. Et, si je le fais dans un environnement dans lequel, les prélèvements que je fais sur vous, sont massivement supérieurs à ce qu’ils sont sur tous vos compétiteurs autour de vous, je ne crois pas que je vous ai beaucoup aidé. La vérité, c’est que la France est aujourd’hui le seul pays de l’OCDE a avoir à la fois, ce niveau de dépenses et ce niveau de déficit, que cette situation n’est pas tenable, que les seules institutions économiques qui sont capables de créer de l’emploi dans la durée, ce sont les entreprises, et que, leur redonner de la compétitivité, ce n’est pas leur faire un cadeau, mais simplement leur permettre de se battre à armes égales, avec leurs concurrents sur les marchés européens et les marchés mondiaux.

C’est la seule manière que nous avons, d’essayer de nous en tirer au sein d’un monde dont le changement s’accélère.

BFM BUSINESS : Ce qui nous amène aux résultats d’AXA, finalement, Henri De Castries, puisque vous arrivez au bout d’un plan de transformation qui est important, qui a mobilisé l’entreprise… Est-ce qu’il devient, aujourd’hui, beaucoup plus difficile d’aller chercher la croissance du chiffre d’affaire ?

HENRI DE CASTRIES : Bien sûr que c’est plus difficile qu’avant… Mais le chiffre d’affaire, même s’il est modestement positif, est positif. Et surtout, ce que nous avons fait, c’est que nous avons transformé et continuons à transformer l’entreprise en nous dégageant d’un certain nombre d’activités dont l’attractivité n’était pas suffisante. A titre d’exemple, nous nous sommes dégagés d’un certain nombre de pays comme ceux d’Europe centrale et de l’Est sur lesquels nous fondions des espoirs, il y a une dizaine d’années mais dans lesquels nous avons fini par constater que la gouvernance est telle qu’on ne peut pas y faire des affaires dans des conditions satisfaisantes.

A l’inverse, nous nous redéployons dans un certain nombre de pays dans lesquels on peut trouver une forte croissance. Si vous regardez par exemple nos activités chinoises, aujourd’hui tout le monde n’a à la bouche que l’expression « crise chinoise », eh bien, nos activités en matière d’assurance vie en Chine, l’année dernière, ont augmenté de 60 % et nos activités d’assurance dommages ont progressé de plus de 30 %.

Ainsi, et en réalité, ce 1% est le résultat à la fois d’une plus grande sélectivité des endroits dans lesquels nous considérons devoir nous développer ou nous dégager. Car, si vous regardez ce que nous avons fait sur les pays émergents, sur la période de ce plan de transformation, c’est à dire au cours de ces cinq dernières années… Nous avons investi à peu près 1 milliard d’euros par an dans les économies émergentes. Les résultats que nous tirions des économies émergentes ont doublé durant cette période.

BFM BUSINESS : Et quand on prend par exemple l’encours d’assurance vie en Chine, c’est une classe moyenne nouvelle qui est en train de penser à son avenir, qui pense à se couvrir ?

HENRI DE CASTRIES : Oui, bien sûr. Et c’est pour ça, qu’au delà des turbulences à court terme, il faut regarder la manière dont évolue les grands équilibres du monde. Une des résultantes positives de ce qui est en train de se passer en matière de technologie, en matière de mouvement de capitaux, en matière d’éducation, c’est que les facteurs du développement sont maintenant des facteurs qui sont disponibles sur l’ensemble des continents.

Il ne vous a pas échappé que nous avons sur les dix huit derniers mois, investi de façon assez significative en Afrique… Vous receviez l’autre jour, je crois, les dirigeants d’un groupe qui s’appelle Africa Internet Group, et il ne vous a pas échappé que nous sommes devenus un de leurs actionnaires, que nous avons avec eux des accords de distribution… Ce qui signifie qu’AXA a le sentiment que le monde va continuer à se développer parce que partout continue d’émerger une classe moyenne qui a des besoins de protection et qui a besoin de trouver chez nous, des conseils, des produits, pour protéger sa santé, préparer sa retraite …

Donc, nous n’avons pas, une visite pessimiste du monde.

BFM BUSINESS : Ce qui est un paradoxe pour un assureur, vous en conviendrez ? Car, l’assureur devrait normalement diffuser une vision pessimiste du monde… Pour nous inquiéter… ?`

HENRI DE CASTRIES : Non ! Ce ne serait ni sain, ni durable… Le monde est fait de risques. Il y a ceux qui refusent de les voir et il y a ceux qui acceptent de les prendre de façon raisonnée. Nous, nous appartenons au deuxième camp. Nous sommes là pour aider ceux qui nous font confiance à prendre des risques de manière raisonnée, parce que ce sont de ces risques que naît la croissance et que naît le développement.

Et c’est intéressant d’en parler en France parce qu’on dit toujours que la France est le pays des droits de l’Homme mais la France est aussi le pays qui a inventé cette chose étrange qui s’appelle le principe de précaution, que beaucoup ont traduit en principe de non action. Mais quand on ne prend pas de risques, il n’y a pas de croissance…

BFM BUSINESS : Un mot d’ailleurs sur le risque. Les assureurs, particulièrement en France, veulent nous faire acheter davantage d’actions : les fameuses unités de compte. Et nous faire sortir justement des dettes d’Etat et on comprend tout à faire pourquoi… Il y a une certaine volatité…

HENRI DE CASTRIES : … Oui, bien sûr, il y a de la volatilité. Mais encore une fois, je crois qu’il faut regarder quel est l’horizon de placement des clients qui nous font confiance. Il est évident que s’ils ont besoin de l’argent qu’ils nous confient dans trois, six ou neuf mois, alors il vaut mieux ne pas investir en actions. Mais si l’argent que l’on souhaite mettre de côté peut être placé pendant cinq, dix ans voire plus… pour préparer sa retraite par exemple quand on a 35, 40, 50 ans… avoir une proportion significative d’actions, c’est probablement la meilleure décision que l’on puisse prendre. Pourquoi ? Parce que les actifs réels correspondant à ces actions seront sur le long terme et sont, précisément parce qu’ils ont une part de risques supérieure aux obligations d’Etat, qui s’apprécieront davantage.

Et vous savez, cette affaire de taux négatif sur les dettes d’Etat, c’est la réinvention d’un principe qui existe depuis que l’humanité est là, qui est la ruine régulière des rentiers. Autrefois, les Etats avaient deux manières classiques, de ruiner le rentier, le premier était de faire faillite, le second était l’hyper inflation et là, on est en train d’en inventer un troisième qui serait le taux négatif… Et le moyen d’échapper à ça, si on a la chance de pouvoir avoir une perspective de long terme, est d’avoir une épargne positive. Donc, d’aller chercher des formes de placements qui ne soient pas uniquement des dettes d’Etat.

BFM BUSINESS : Merci Henri De Castries, merci d’être venu nous voir ce matin.

BFM BUSINESS : Merci à vous.

© Michaël Mahiddini

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